À part de courtes vacances sur l’île anglo-normande de Jersey, je n’ai pas, enfant, eu l’occasion de voyager loin de ma ville natale d’Ipswich, dans le Suffolk. Mon grand-père, qui vivait près de Rushmere, à l’est de la ville, m’emmenait à Woodbridge le samedi après-midi pour visiter des églises et d’autres bâtiments anciens dans les environs. Mon père, à l’occasion, nous a conduits à la base aérienne américaine de Bentwaters, à l’invitation de certains membres du personnel américain qui étaient clients de sa bijouterie à Ipswich.
Mon père s’était fait de nombreux contacts sur la base et, quelques années plus tard, lorsque je me suis mis au ‘brass rubbing’ (des décalques appelés ‘rubbings’, ou ‘frottages’, en français, sur papier placé sur des plaques funéraires en laiton qui se trouvaient dans les églises) comme hobby, mon père m’a obtenu des commandes auprès de certains d’entre eux, qu’ils pourraient rapporter aux États-Unis une fois leur tour de service en Angleterre terminé.
Je me suis habitué à parcourir le Suffolk pour faire des frottage de laiton (Brass rubbings) prenant généralement les bus de campagne qui me déposaient parfois à bonne distance de l’église. Letheringham en était un bon exemple et je devais souvent terminer le trajet à pied.
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Mon grand-père, excellent conteur, me racontait des histoires étranges et merveilleuses qu’il avait lues dans l’East Anglian Magazine, dont il possédait toute une collection reliée. Un thème récurrent était celui du « Black Shuck », un immense chien spectral aux yeux rouges qui était censé errer sur les routes et chemins de certaines régions du Suffolk. J’avais environ dix ans à l’époque et ces récits m’ont profondément marqué. Même plus tard, lors de mes expéditions de brass rubbing, le vieux Shuck semblait toujours présent dans mon imagination lorsque je marchais seul sur des chemins inconnus, mon matériel de brass rubbing sur l’épaule.
Après avoir quitté l’école après mes ‘O’ levels, j’ai intégré, comme cadet de police, la Suffolk Constabulary, où mes parents, estimant que j’avais besoin d’un peu de discipline, m’ont plus ou moins poussé.
Je me suis donc retrouvé à 17 ans, au début de janvier 1969, en uniforme, en attente d’affectation. Les six premiers mois se sont passés à Felixstowe, puis j’ai été muté à Lowestoft, à l’autre extrémité de la A12. Pour ces trajets, présents et futurs, le long de cette route, j’ai acheté un scooter : une petite Vespa d’occasion.
Je passais la plupart des week-ends à Lowestoft, où j’étais logé dans le foyer pour célibataires, mais il m’arrivait de retourner à Ipswich pour voir le reste de la famille et leur raconter ma nouvelle vie de « policier ». Revenir à Lowestoft le dimanche soir, au crépuscule d’automne, le long de la A12 déserte, n’était pas une perspective réjouissante. Nous étions en 1969, la route était pratiquement vide et, seul sur ce petit scooter, le trajet pouvait être assez angoissant. Je priais pour ne pas tomber en panne. En passant le tournant pour Yoxford sur ma gauche et en me dirigeant vers Blythburgh, je repensais à l’histoire que j’avais lue sur la visite du Black Shuck à l’église en 1577, lorsqu’il aurait tué deux personnes qui s’y étaient réfugiées pour échapper à une violente tempête.
J’ai fait mon temps dans la police puis je suis parti chercher du travail ailleurs, ce qui m’a conduit dans une ferme à Kesgrave, près de Woodbridge. Je passais beaucoup de temps sur le tracteur, à semer le blé, charger et épandre l’ensilage pour les vaches, biner les betteraves sucrières et transporter le foin. L’herbe destinée au foin poussait sur des terres appartenant au fermier dans un village appelé Little Bealings, un peu plus haut sur la A12, le long d’un tronçon si réputé pour ses accidents qu’on l’avait surnommé « The Murder Mile ». Je le parcourais tranquillement avec mon tracteur et ma remorque et n’y ai jamais eu de problème, mais c’était en journée.
Il semblait y avoir des installations sensibles dans la zone autour de la ferme et l’une d’elles, hérissée d’antennes, de mâts et de paraboles, se trouvait à côté du champ que je binai. J’amenais le tracteur jusqu’à la clôture périphérique avant de faire demi-tour. Je ne m’intéressais pas particulièrement à ce qui pouvait se passer à l’intérieur ; je supposais que ces installations étaient simplement là pour la défense du royaume — c’était la Guerre froide, après tout.
Après un passage à la brasserie Tollemache au bord de la rivière à Ipswich, puis un cursus de deux ans en art préparatoire à l’Ipswich School of Art, j’ai quitté le Suffolk pour suivre un diplôme de trois ans en sculpture aux Beaux-Arts à Stourbridge, dans le Worcestershire.
À la fin du cursus, je suis revenu dans le Suffolk, j’ai obtenu mon permis poids lourd et j’ai trouvé du travail en conduisant des camions transportant de l’asphalte pour la rocade de Wickham Market sur la A12. Cela a duré d’octobre 1975 jusqu’à l’achèvement du chantier et l’ouverture de cette rocade en août 1976.
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Il a fait un été long et chaud. L’entreprise de construction, voulant profiter au maximum du beau temps exceptionnel, faisait fonctionner les machines pendant la majeure partie de la journée, ce qui signifiait que je faisais des allers-retours vers le chantier parfois douze heures par jour. Il y avait toutefois de longues pauses lorsque l’épandeuse devait être entretenue ou réparée ; nous nous asseyions alors pour discuter et je jouais quelques morceaux à la mandoline, dessinais des portraits et montais sur les talus de terre avec le détecteur de métaux que j’avais acheté pour chercher des pièces romaines et autres objets. Je ne m’ennuyais jamais.
J’avais été très impressionné par les performances des Renault 4 utilisées par les ingénieurs du chantier pour circuler sur le site et, avec l’argent que j’avais réussi à économiser, j’en ai acheté une d’occasion à un gars à Ipswich et je l’ai emmenée avec moi à Brighton, où j’avais été admis à une année de formation d’enseignant dans ce qui est aujourd’hui l’Université du Sussex.
En 1978, j’avais obtenu un poste permanent d’enseignant à Londres et il m’arrivait de remonter la A12 vers le Suffolk pour revisiter les endroits où j’avais travaillé, et bien sûr « l'Arbre » dans la forêt de Rendlesham.
L’histoire qui m’a conduit à étudier longuement l'arbre est assez complexe et, curieusement, mes recherches continues sur ce qui s’y est passé, ainsi que mes aventures avec les crop circles, trouvent toutes leur origine dans mon loisir du brass rubbing et dans une rencontre fortuite en 1984 avec une équipe d’archéologues fouillant un site templier à La Rochelle, en France.
Ils avaient mis au jour une grande dalle médiévale incisée, taillée dans du marbre de Tournai — une découverte très importante — et je me suis présenté en leur proposant d’en faire un frottage. Ils ne connaissaient pas la technique, alors je leur ai montré quelques-uns des décalques (frottages) réalisés dans ma jeunesse dans le Suffolk. Ils furent très impressionnés et me demandèrent si je souhaiterais les exposer lors d’une exposition consacrée aux découvertes du site templier. J’ai accepté. L’exposition eut lieu en 1986, à la Grosse Horloge de La Rochelle. Nous avons produit un livret retraçant l’histoire de chaque plaque présentée, presque exclusivement des chevaliers en armure. À la fin de l’exposition, l’année suivante, il me restait plusieurs exemplaires invendus du livret.
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Dix ans plus tard, en 1996, j’étais de retour à La Rochelle et, comme auparavant, je me promenais en ville lorsque je suis passé devant une petite librairie qui exposait des épées médiévales en vitrine. C’était une librairie de type « ésotérique ». J’y suis entré et ai demandé à la propriétaire si elle accepterait de vendre les exemplaires restants du livret. Elle a accepté et les a mis en vente.
Un an plus tard, je suis revenu dans la librairie et ai discuté avec d’autres personnes présentes. J’ai compris que cette « librairie ésotérique » servait de lieu de rencontre pour ceux qui s’intéressaient au paranormal et à d’autres sujets du même genre. Un homme avec qui j’ai parlé dirigeait l’association UFO locale et, un peu comme j’avais présenté le brass rubbing aux archéologues templiers dix ans auparavant, je me suis retrouvé cette fois à lui parler des crop circles.
La réaction fut presque identique à la précédente : totalement étonnée et impressionnée, au point que, de nouveau, on me demanda de participer et de donner une conférence sur le sujet aux membres de l’association et au public. Cela m’a engagé sur la voie de la recherche sur les crop circles. Par la suite, j’ai donné plusieurs conférences à Nantes où, en 2002, j’ai été présenté à Anne, qui m’a demandé si je serais intéressé pour présenter mes recherches sur un site internet qu’elle était en train de créer sur le sujet. J’ai accepté et elle a préparé le site pour la saison 2003. En novembre 2002, j’ai découvert l'« Arbre » dans la forêt de Rendlesham ; ce fut donc en réalité le début de notre collaboration autour des crop circles.
On peut ainsi dire que, grâce à un loisir d’enfance, nous avons aujourd’hui la recherche sur les crop circles telle qu’elle est présentée sur Culture-crop.
À noter que La Rochelle était sous domination anglaise au Moyen Âge (sous Aliénor d'Aquitaine) et constituait la principale source d'exportations de sel et de vin à destination de l'Angleterre, notamment vers le port de Dunwich (aujourd'hui malheureusement englouti par la mer), situé juste au nord d'Orford, sur la côte du Suffolk. Dunwich était alors un centre florissant de commerce maritime.
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Février 2026 - William Betts.