Une histoire
Août 1977.
Je venais tout juste de terminer un diplôme d’enseignement à l’université du Sussex - qui s’appelait alors Brighton Polytechnic - et je louais une chambre sous les toits d’une maison située sur Old Shoreham Road, à Hove.
À la fin de mes études, j’avais trouvé un emploi temporaire comme professeur d’anglais langue étrangère dans une école située à deux pas de chez moi. Ma logeuse, qui louait habituellement ma chambre à des étudiants étrangers pendant l’été, a accepté que je reste jusqu’à la fin du mois.
Août touchait à sa fin et, à mesure que mon séjour arrivait à terme, je commençais à réfléchir à ce que j’allais faire en septembre. N’ayant pas postulé pour un poste à temps plein dans l’enseignement secondaire, j’étais, en pratique, totalement libre.
Je possédais peu de choses : quelques vêtements, une mandoline et une petite Renault 4. Mes options étaient donc limitées. J’avais cependant cette idée en tête : faire une pause avant de m’installer, partir voyager. Je ne savais pas vraiment où aller, ni comment gagner de quoi vivre. J’avais entendu dire que certains étudiants parcouraient l’Europe en faisant des travaux saisonniers, comme les vendanges, mais je n’avais voyagé qu’une seule fois à l’étranger - enfant, lors d’un voyage scolaire en Italie - et je ne savais absolument pas comment m’y prendre.
Quelques mois plus tôt, ma mère m’avait prêté un livre intitulé The Day of St Anthony’s Fire. Il racontait des événements survenus en 1951 dans les communes de Pont-Saint-Esprit et de Saint-Paulet-de-Caisson, dans la vallée du Rhône. Les habitants avaient été victimes d’un empoisonnement après avoir consommé du pain contaminé par un champignon appelé ergot. Présent sur certaines céréales comme le blé ou le seigle, ce champignon était courant au Moyen Âge et provoquait des hallucinations comparables à celles du LSD. Le livre était très vivant, très précis, et il m’avait laissé une image forte de ces lieux.
Je me suis alors mis à penser à la France, à l’idée d’y aller pour trouver du travail. J’en ai parlé un jour à ma sœur. Elle m’a raconté l’histoire d’un vieil ami à elle, un violoniste, qui avait gagné sa vie en parcourant l’Espagne en jouant dans la rue, à la manière de Laurie Lee, l’auteur de As I Walked Out One Midsummer Morning. Cet ami s’appelait Seph. Avant de quitter l’Angleterre, il avait écrit à Laurie Lee pour lui demander conseil, et celui-ci lui avait répondu avec l’aide et les encouragements qu’il espérait.
Ma sœur m’a suggéré de contacter Seph... avant de se rendre compte qu’elle n’avait aucune adresse pour le joindre, ni aucun moyen de le retrouver.
Me voilà donc, une nuit d’août, assis sur mon balcon qui donnait sur Old Shoreham Road, mandoline en main. Sur le balcon en dessous, deux jeunes Espagnoles - étudiantes dans l’école où j’enseignais - discutaient et fumaient des cigarillos. L’odeur du tabac montait doucement dans l’air tiède du soir et me faisait rêver à ce que je pourrais faire ensuite : partir à l’étranger, peut-être vendanger, et même jouer un peu dans la rue, comme Seph.
Une aventure risquée ? Peut-être. En tout cas, un grand pas. Le temps pressait et mon contrat à l’école prenait fin dans quelques jours.
Je me suis surpris à penser que, si seulement j’avais pu parler à Seph, il aurait pu me conseiller. J’aurais aimé bénéficier du même genre d’encouragements que ceux que Laurie Lee lui avait donnés. L’autre option était de rentrer chez mes parents et d’y rester jusqu’à ce que je trouve un poste d’enseignant à plein temps -
une perspective à laquelle je me résignais de plus en plus.
Je regardais au loin, le long d’Old Shoreham Road en direction de Seven Dials, et j’imaginais cette route comme un chemin menant à l’aventure. À dix heures du soir, la rue était totalement silencieuse. Pas un chat - comme on dit en France.
Puis, très loin, une silhouette solitaire est apparue, marchant lentement dans ma direction. Je n’y ai guère prêté attention au début, mais en se rapprochant, j’ai remarqué qu’il s’agissait d’un auto-stoppeur. Je jouais un air à la mandoline lorsqu’il est arrivé sur le trottoir sous mon balcon. Il s’est arrêté pour écouter.

Il a disparu derrière la petite haie de troènes qui bordait le jardin, avant de réapparaître, un violon sous le menton. Il avait reconnu la mélodie que je jouais et a décidé de se joindre à moi. Les jeunes Espagnoles ont adoré et se sont mises à battre le rythme dans leurs mains.
Je suis descendu pour le saluer et me présenter. Lorsqu’il m’a donné son nom, j’en suis resté stupéfait. C’était Seph. L’ami de ma sœur.
Il se rendait chez ses parents à Bournemouth, mais avait été déposé sur la mauvaise autoroute, celle qui l’avait conduit à Brighton. Il m’a donné de précieux conseils et a composé sur-le-champ un jig pour célébrer la rencontre.
Après cela, tout s’est enchaîné.
Un collègue de l’école m’a mis en contact avec des amis qui cherchaient quelqu’un ayant une voiture : leur chauffeur s’était désisté au dernier moment. Ils partaient dans le sud de la France pour travailler aux vendanges. Une semaine plus tard, nous traversions la France à bord de ma Renault 4.
Je n’avais pas vraiment prêté attention au nom du village où nous étions arrivés, même s’il me semblait vaguement familier.
De retour chez mes parents à Ipswich, j’ai repris le livre que ma mère m’avait prêté. Et là, j’ai compris.
J’avais passé quatre semaines à vendanger à Saint-Paulet-de-Caisson.
Février 2026 - William Betts.